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Manger ? Quel stress !
Dans
nos sociétés occidentales où la famine, la disette et la
sous-nutrition ont été remplacées par l’abondance,
la pasteurisation et la stérilisation, le mangeur d’aujourd’hui
se doit de concocter un frigo bien rempli, et surtout très sain. Tous
les régimes et toutes les recommandations officielles nous rabâchent
que manger sainement, c’est rester en bonne santé! Le mangeur devient
donc le seul responsable de son espérance de vie. Hygiène de vie.
Volonté. Discipline. Voilà la nouvelle donne. Or, le hic, c’est
que le chef nous propose en prime ESB, OGM, additifs, maladies cardiovasculaires,
diabète et obésité au dessert. Gloups, ça fait mal
par où ça passe. Dans ce contexte paradoxal, l’anxiété
tombe d’un coup dans la fourchette. Alors, on stresse. On cherche. On
est tous des gastrolastress.
La modernité alimentaire
Mélange de gastrolâtre et de stress, le gastrolastress
est à la fois guidé par le plaisir du ventre à la Rabelais
et rongé par la culpabilité de sa mal-bouffe. Selon la dernière
étude du sociologue Jean-Pierre Corbeau,coauteur de Penser l’alimentation,
entre imaginaire et rationalité (Ed. Privat), le mangeur du XXIe siècle
idolâtre la nourriture en même temps qu’il la redoute. Avant,
on avait simplement peur de la faim. Et puis, les comportements alimentaires
étaient déterminés par la classe sociale, la région,
etc. Bref, par une appartenance à un groupe donné. C’était
clair. Aujourd’hui, on est déboussolé: qu’est-ce qu’il
faut manger pour être en bonne santé? Pour être mince? Pour
être à la mode? Jean-Pierre Corbeau parle d’«anomie
alimentaire», c’est-à-dire de la désintégration
de toutes normes de groupe. Il n’y a même plus d’heures de
repas, c’est dire! Alors, loin de ce que faisaient les parents de nos
parents, on se raccroche à une vision médicale de l’alimentation:
on doit manger équilibré. On doit faire trois repas. On doit prendre
un bon petit-déj’. L’huile d’olive est meilleure que
le beurre. Etc. Et, à travers ces grands principes, le gastrolastress
se fraie un chemin qui devrait répondre à sa vie à lui.
Une bouffe efficace
Il exige alors une nourriture efficace, tant diététiquement
que socialement. L’aliment doit d’abord couvrir ses propres besoins
nutritionnels et énergétiques. Il faut aussi, par exemple, que
la digestion soit sans problème, malgré des séances de
grignotage quotidiennes.
Ensuite, l’alimentation doit s’adapter à
l’environnement du moment: on ne mange pas la même chose le midi
au boulot, le soir à la maison ou le week-end au vert. Et, en plus de
sa santé, on entend bien contrôler son corps et son apparence physique,
symboles de son apparence sociale. Le gastrolastress est un mangeur dynamique
qui se fabrique une carte sur mesure.
Un stress inévitable
Mais cette rationalisation du savoir-bouffer stresse le gastrolâtre
en habit de ville. Dans cette course à l’efficacité alimentaire
maximale, l’aspect socialisant de la nourriture est véritablement
nié. La notion de partage, de communion du repas n’est plus un
critère important, et l’eucharistie n’est plus en vigueur.
D’ailleurs, ils sont nombreux à engloutir un sandwich devant l’ordi,
juste pour faire marcher la machine pendant les heures de production. On se
passe des collègues. On se fiche de la convivialité. Ils sont
aussi nombreux ceux qui mangent des surgelés et qui prennent régulièrement
des compléments de vitamines, de fer, de magnésium pour aller
à l’essentiel. Nombreux sont encore ceux qui se gavent toute la
sainte journée de produits light pour en avoir un maximum avec un minimum
de kilos. Le revers de la médaille est que désocialiser l’alimentation
fait peser sur l’individu une culpabilité très lourde: seul
responsable, il se transforme vite en seul coupable.
Américains toujours premiers
Dans une étude à paraître prochainement
aux Editions Odile Jacob, Claude Fischler, directeur de recherche au CNRS, compare
les comportements alimentaires des Américains, des Français, des
Anglais, des Allemands, des Italiens et des Suisses. Lui aussi observe que,
dans tous ces pays, les consommateurs se déclarent inquiets. Et les Américains
sont les plus angoissés. Ils se rangent eux-mêmes dans la catégorie
du «mangeur tourmenté», «celui qui souhaite contrôler
son appétit, ses envies et son poids, qui envisage de changer ses habitudes
alimentaires et de faire plus de sports, et qui se juge faible de ne pas y parvenir».
Si la variété engendre un immense sentiment de liberté,
elle génère aussi un sentiment d’angoisse, car, pour bien
choisir, il faut se tenir constamment informé du meilleur produit. Et
là, il y a du pain sur la planche!
Source : http://www.dimanche.ch/article2.asp?ID=6400
À lire
- Penser l’alimentation, entre imaginaire et rationalité
Jean-Pierre Corbeau et Jean-Pierre Poulain
Ed. Pivat, 2002
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